Comment appréhender la situation politique et sécuritaire malienne? L’analyse du politiste Lamine Savané avec le Point.

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DÉCRYPTAGE. Comment appréhender la situation politique et sécuritaire malienne chaque jour de plus en plus complexe ? L’analyse du politiste Lamine Savané.

La nouvelle est tombée jeudi 3 juin, en début de soirée. La France suspend à titre conservatoire les opérations militaires conjointes avec les Forces armées maliennes (FAMa), a-t-on appris auprès du ministère français des Armées, qui a précisé que cette décision était liée à la transition politique en cours au Mali et qu’elle serait réévaluée dans les prochains jours. Cette annonce intervient alors que le Mali a connu, le 24 mai, son deuxième coup d’État en à peine neuf mois, coup d’État toujours mené par le même colonel Assimi Goïta, officiellement reconnu par la Cour constitutionnelle comme le président de la transition. il aura auparavant évincé les deux principaux acteurs civils, le président Bah Ndaw et son Premier ministre Moctar Ouane.

Assimi Goïta doit prêter serment lundi 7 juin, à Bamako, avant de désigner son futur Premier ministre, et ce, alors que les discussions sur le profil de ce dernier sont bien avancées. Si la nouvelle est un coup dur pour le Mali déjà privé du soutien américain, annoncé cette fois au lendemain du putsch, ce n’est pas une surprise. En effet, le président français Emmanuel Macron a directement menacé de retirer ses troupes du Mali s’il n’y avait « plus de légitimité démocratique ni de transition » dans ce pays et si Bamako allait « dans le sens » d’un islamisme radical. Enseignant à l’université de Ségou dans le centre du pays et chercheur post-doctorant en Sciences politiques, Lamine Savané a répondu au Point Afrique.

Le Point Afrique :La France a annoncé suspendre ses opérations militaires conjointes avec les forces maliennes. Comment analysez-vous cette nouvelle ?

Lamine Savané : Le timing est mal choisi. Cette décision aurait été prise le 25 mai, c’est-à-dire au lendemain du deuxième coup d’État ça aurait eu un sens politique. Le fait d’avoir attendu, et particulièrement ce moment où, un accord semble avoir été trouvé entre la junte et le principal mouvement politique, le Rassemblement des forces patriotiques, autour de la nomination d’un Premier ministre civil est un acte qui va contribuer à accroître le sentiment anti-français.

 Lamine Savané : « L’opinion malienne a du mal à comprendre »

Comment interprète-t-on cette annonce au Mali ?

On peut interpréter cette annonce comme un « coup de pression » sur l’armée malienne pour que la junte ne nomme pas Choguel Kokalla Maïga, le président du Comité stratégique du M5-RFP. Sa nomination bien qu’annoncée depuis plusieurs jours ne fait en réalité pas l’unanimité, du fait de son opposition à l’accord d’Alger. Il a toujours pris des positions clivantes et dit qu’en l’état actuel, il n’est pas applicable. Sa nomination au poste de Premier ministre peut représenter un point de blocage alors que la France tient particulièrement à ce que l’accord d’Alger soit appliqué. De nombreux Maliens se demandent encore pourquoi la France fait de l’accord d’Alger la ligne rouge. Il faut se souvenir que la mise en œuvre totale de cet accord demande une révision constitutionnelle, ce à quoi des Maliens se sont à plusieurs reprises opposés. L’opinion malienne a du mal à comprendre pourquoi ceux qui se sont alliés avec les mouvements djihadistes en 2012, et qui sont à la base de toute cette crise (le Mouvement national pour la libération de l’Azawad devenu Coordination des mouvements de l’Azawad) soient devenus aujourd’hui fréquentables. La marge de manœuvre des militaires est dans ce contexte très limitée.

Que peut-on dire sur le choix décisif du prochain Premier ministre. Il sera très scruté par Paris et les autres partenaires. On parle de l’opposant Choguel Maïga. Qu’en est-il ?

Sur le profil de Choguel Maïga, on peut dire qu’il possède une longue carrière politique. Il a été plusieurs fois ministre sous le président Amadou Toumani Touré, puis sous Ibrahim Boubacar Keïta. Il a été le porte-parole du gouvernement au moment de la signature de l’accord d’Alger. Il connaît son sujet. Aujourd’hui, vu la situation du Mali qui est très complexe, et au regard de la constance, de la cohérence dont il a fait preuve depuis le début des mouvements contestataires, il apparaît clairement comme un candidat crédible pour le poste. De nombreux Maliens pensent qu’il pourra faire bouger les choses. Pour les observateurs, cet attelage entre le M5 et la junte, sorte de cohabitation si sa nomination se confirmait, sera une dynamique politique à observer jusqu’aux élections de 2022.

Il ne faut pas oublier également que Choguel Maïga est russophone. À 19 ans, il est parti étudier avec une bourse de l’ex-URSS, d’abord en Biélorussie, puis à Moscou. Il est sorti ingénieur, diplômé de l’Institut des télécommunications de Moscou. il a par la suite soutenu une brillante thèse sur le thème du désenclavement du nord du Mali grâce aux réseaux hertziens et satellitaires. Il ne fait donc pas de doute que les pressions autour de sa nomination se confirment. L’arrêt de la coopération conjointe militaire n’arrive pas par hasard. Maintenant, tout dépendra de la démonstration de force du M5-RFP ce vendredi, alors que le mouvement fête le premier anniversaire de sa création. Ce rassemblement pèsera dans la balance, autrement ça fait une semaine qu’on attend le choix du Premier ministre.

Durant cette période, de nombreux observateurs n’ont pas tardé à voir une influence russe derrière le deuxième putsch. Qu’en est-il concrètement ?

La crise du Mali représente un enjeu géostratégique. Mais la question de l’influence russe relève plus du fantasme que d’une réalité. C’est vrai que sous le régime de Modibo Keïta, la coopération avec l’ex-URSS était très développée mais depuis très longtemps force est de constater que les Russes ont perdu de leur influence. Avec plus de cinq mille militaires français sur place, au Mali, la France reste maîtresse sur le terrain et en termes de géopolitique.

En revanche, la rhétorique de l’influence russe qui revient à chaque fois relève d’une manipulation politique. Comme vous le savez, l’anticolonialisme, le sentiment anti-français est très développé au Mali. C’est une manière de dénigrer son adversaire politique, ou celui que l’on veut abattre, de le cataloguer comme pro-français. Pour se dédouaner du deuxième coup d’État qu’ils ont commis, les officines de propagande des militaires ont fait circuler des informations selon lesquelles la France s’appuyait sur les acteurs civils de la transition pour faire passer des messages qui seraient contraires aux intérêts du Mali. Et de l’autre côté, elles ont fait valoir le recours à d’autres puissances pour résoudre la crise sécuritaire dans le pays. Mais on sait que c’est de la manipulation politique, et même de la propagande politique parce que quand il y a eu des manifestants qui sont sortis le 20 janvier, jour de la fête nationale au Mali pour manifester contre la présence française, ce sont bien les militaires qui ont donné l’ordre de disperser la foule parfois avec des scènes de violences. En tout cas, l’influence russe est beaucoup moins visible que la présence française.

Enseignant-chercheur en sociologie politique à l’Université de Ségou, Lamine Savané voit des points crispation autour de la nomination du prochain Premier ministre de la transition. 

Qu’est-ce que ce nouveau coup d’État dit du Mali ? Pourquoi neuf mois après le premier coup d’État le pays semble enlisé ?

Rien n’a changé depuis neuf mois. C’est franchement le statu quo. Les gens commencent à se plaindre en disant « le vieux vaut mieux que ces militaires ». Il n’y a eu aucun progrès sur le plan socio-économique ou culturel. Le refrain qui revient actuellement, c’est que la situation sous IBK valait mieux que la situation sous les militaires, ce qui explique le ras-le-bol de la population envers les militaires.

Que fait la classe politique ? A-t-elle encore du poids ? Sur quelles forces faudra-t-il compter après la transition ?

La classe politique est divisée et les leaders de partis sont tous opposés les uns aux autres. Ce sont des acteurs politiques qui se détestent foncièrement. Concernant la force politique qui peut jouer un rôle pendant et après la transition, il n’y a que le M5-RFP qui peut sortir son épingle du jeu. D’autant plus que le colonel Assimi Goïta sait que seul le M5-RFP possède encore une force de mobilisation malgré les défections, les cooptations dont il a été victime de la part de cette même junte. En précisant, dès le lendemain du deuxième coup d’État, que le poste de Premier ministre irait au M5-RPF, Assimi Goïta fait un coup politique dans le but que ce soit le mouvement qui négocie avec la Cedeao, si négociation il devait y avoir. Il le fait aussi pour étouffer la grogne sociale qui couve à Bamako. La priorité de la classe politique est d’accéder au pouvoir par tous les moyens. Le spectacle offert, ce sont des alliances qui se font et se défont au gré des circonstances et des conjonctures politiques.

La ligne rouge avec Paris, c’est également les discussions engagées avec des groupes djihadistes. Qu’en disent les Maliens ?

La volonté des militaires, c’est de s’approprier tous les leviers du pouvoir. Dans cette stratégie, ils ont plus à gagner en signant des traités de paix avec toutes les forces en présence sur le terrain, qu’il s’agisse des forces indépendantistes, politiques ou djihadistes. Dans cette optique, ils ont plus à gagner en négociant avec les chefs djihadistes comme Amadou Koufa ou Iyad ag Ghali plutôt que d’aller se battre sur des théâtres de guerre. Ils veulent aussi que la situation s’apaise mais le retrait de la force Barkhane est inenvisageable non seulement pour le Mali mais également pour toute l’Afrique de l’Ouest.

Lors du premier coup d’État, les populations étaient fatiguées des politiques. Elles ont alors donné leur chance aux militaires pour remettre de l’ordre, sauf que neuf mois après, on se rend compte qu’ils ont les mêmes mœurs que les acteurs politiques. Ils ont pris goût aux voitures 4×4, aux maisons de luxe. Le népotisme qui avait été dénoncé sous le régime d’IBK n’a pas disparu.

Mais, il y a eu un précédent qui a beaucoup surpris voire choqué les Maliens : les militaires ont signé un premier accord avec des djihadistes dans lequel l’application de la charia est posée comme condition de leur départ, notamment dans le village de Farabougou, à 200 km de Ségou. Aucun président civil n’a signé un tel accord sur une partie du territoire. Les populations ont commencé à se poser des questions.

Quelle est aujourd’hui leur marge de manœuvre ?

Les militaires veulent garder la main sur le pouvoir politique. Ce deuxième coup d’État démontre qu’ils ne veulent pas partager ce pouvoir. C’est à la suite de la non-reconduction de deux officiers de la Garde nationale, Sadio Camara et Modibo Koné, que le deuxième coup d’État dans le coup d’État a été déclenché. Les militaires ont également peur d’être rapidement rattrapés par la justice puisque le coup d’État est un crime imprescriptible au Mali. Il y a aussi chez eux une volonté d’organiser les prochaines élections et ainsi garder la mainmise sur le futur pouvoir.

Plus tôt, avant la décision française, la communauté internationale semblait avoir accepté ce deuxième pustch. Pourquoi aucune instance n’a pris de sanctions économiques ?

L’opinion publique malienne s’attendait à des sanctions très fortes de la Cedeao, d’autant plus que l’un des points de blocage de la charte de la transition avait été le non-remplacement du président de la transition par le vice-président du CNSP, le colonel Assimi Goïta. Finalement, la Cedeao a peut-être estimé que la situation du Mali était trop fragile, et sa situation sécuritaire très complexe. Ils risquaient d’accentuer une situation qui est déjà à son paroxysme. La deuxième explication, c’est peut-être que le lobbying des militaires, à travers certains présidents africains qui ont plaidé leur cause, a peut-être porté ses fruits dans le sens où il n’y a eu que des sanctions politiques.

À quel point, le précédent tchadien a-t-il pesé ?

Oui et non. Ça a été un argument avancé par les pro-militaires qui disent que la communauté internationale ne peut pas accepter que le fils du président tchadien décédé Idriss Déby Itno succède à son père et refuser que des militaires dirigent la transition au Mali. Mais ce sont bien deux pays qui appartiennent à des aires géographiques différentes. Ce sont deux situations très différentes. Les décisions de la Cedeao ne concernent en rien le Tchad, qui relève de l’Afrique centrale et donc de la Cemac. Ensuite, le maintien de Mahamat Deby s’opère dans une logique de pérennisation de l’État tchadien. Il faut savoir que l’État tchadien découle de trente années de dictature militaire et que le choix de la hiérarchie militaire qui s’est porté sur le fils est dans une logique de maintenir la stabilité de l’État tchadien voir de l’unité tchadienne. Et d’ailleurs, on l’a vu, c’est l’opposant principal qui est maintenant Premier ministre.

Or dans le cas du Mali, le pays a connu un espace démocratique qui a plus ou moins fonctionné et il s’agit également d’une transition à laquelle il a été mis fin. Peut-être que, d’une certaine manière, le précédent tchadien a joué mais je crois surtout que les décisions prises par la Cedeao relèvent plus d’une crainte de voir la situation s’envenimer davantage pour les populations.

Avec le Point.fr

Propos recueillis par Viviane Forson



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