HISTOIRE: CONFIGURATION SOCIO-HISTORIQUE DU MANDEN

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Le Manden s’étend dans la vallée supérieure du Niger au sud-ouest de Bamako. C’est une région de plaines et de plateaux qui comprend tout le cercle de Kangaba, une partie de celui de Kati et qui se prolonge en Guinée.
Héritiers d’un grand empire qui se développa au xiiie siècle, les Mandenka (ou Maninka) constituent le groupe ethnique dominant de cette région. Ce peuple revendique le Wagadu comme berceau, d’où une migration l’aurait conduit successivement à Nyani, Krikoroni et le pays de Wandan à partir duquel des chasseurs créeront un peu partout des huttes qui deviendront plus tard des villages.
Le pays a été occupé par des vagues successives de peuplement dominées par des pouvoirs impériaux, imposant leurs découpages porteurs de tensions et de clivages. Les différents pouvoirs se sont éliminés, superposés ou emboîtés tout au long de l’histoire. La population se compose d’un certain nombre de clans principaux ayant parfois sous leur contrôle un ou plusieurs villages. Ces clans nobles (Keyita, Kamara, Koné, Dunbuya…) cohabitent avec des étrangers et des groupes minoritaires castés (Kanté, Kuyaté, Jabaté…), leurs serviteurs.
La société mandenka est une société hiérarchisée dont les catégories inférieures (hommes de caste, descendants d’esclaves, femmes, jeunes) sont exclues du pouvoir, que seuls les hooron (nobles, hommes libres) sont habilités à exercer. La plus basse couche est constituée par les jon (esclaves, captifs) affectés à des tâches multiples (guerre, exploitation de la terre…).
Le foncier fait l’objet de grandes convoitises ; il constitue à la fois l’intérêt et l’instrument du pouvoir. La hiérarchie politique des différents lignages découle de l’ordre de leur arrivée sur le territoire, la hiérarchie des groupes de descendance des différentes branches d’une lignée respecte le plus souvent le principe de séniorité
Le droit sur la terre est un droit d’usufruit qui peut être cédé temporairement. Le terroir villageois est partagé en un certain nombre de lieux-dits (konkoda) dont chacun est considéré comme la propriété privilégiée des familles souches.
Dans chaque village, à côté du dugutigi (chef de village) proprement dit, existe le wulatigi (ou konkotigi), le maître de la brousse à qui les chasseurs doivent remettre une partie de la viande de toute bête abattue sur le territoire villageois.
L’occupation est une notion assez complexe qui suppose la volonté de s’établir définitivement en réalisant des constructions stables ; elle constitue le fondement juridique à la fois de l’ordre foncier et de l’ordre politique.
La première occupation est une appropriation religieuse de la terre par ceux qui, au départ, se sont constitué un patrimoine foncier auquel leur descendance a libre accès et sans condition. Ceux qui sont arrivés plus tard, ont d’abord été accueillis avec hospitalité par ces autochtones qui ont accepté de cohabiter avec eux et leur ont attribué des parcelles dans la mesure où ils ont respecté l’ordre établi. Il s’agit en quelque sorte d’un pacte. Au bout d’un certain temps, le groupe ainsi installé a acquis des droits sur la terre avec possibilité de transmission à ses descendants. Mais la conquête du pouvoir par un groupe étranger aura pour conséquence de faire coexister deux autorités sur le territoire conquis : une autorité traditionnelle et une autorité politique. C’est dire que parfois les fonctions de « maîtres de la terre » sont séparées des fonctions administratives et politiques.
Les limites entre les unités foncières sont constituées par des repères naturels (grandes étendues latéritiques appelées fuga, cours d’eau…). Parfois, le repère est un grand arbre ou une rigole.
À travers les récits, le don de la terre suppose une alliance matrimoniale, thème assez fréquent dans les traditions historiques maninka. Au pacte (sè), s’ajoute donc l’alliance matrimoniale censée renforcer les liens de coexistence entre les groupes.
La plupart du temps, les modalités de la fixation des limites des terres attribuées aux nouveaux venus sont racontées sous forme d’anecdote : les deux chefs conviennent d’un moment pour marcher l’un vers l’autre et considérer leur lieu de rencontre comme limite de leurs terres. Sans attendre l’heure convenue, le plus rusé d’entre eux prend aussitôt le départ, couvre une grande distance et rencontre l’autre qui, à peine sorti de chez lui, se trouve devant le fait accompli. Selon Rafan Keyita de Karan, « jadis, pour s’approprier un espace, il suffisait de mettre le feu à la brousse et de le faire suivre par un cavalier. Là où le feu s’éteignait, était la limite de vos terres ».
La famille élargie est la base de la structure sociale, dont le lignage et le clan sont les extensions spatiales et temporelles. Elle est à la fois unité d’exploitation, cellule politique, lieu et objet de culte ; elle groupe dans un enclos (lu) les descendants d’un ancêtre commun soudés entre eux par des liens de sang et du sol. L’autorité y est exercée par l’aîné des pères (fa) qui est l’administrateur des biens communs de la famille (emblavures, richesses naturelles, bétail et autres biens invisibles).
À côté et au-dessus de l’autorité du « fa », il y a l’autorité politico-administrative de la communauté territoriale, à commencer par le village (groupement structuré de parents, d’alliés et « d’étrangers »). Le chef de village (dugutigi) arbitre les conflits entre les concessions. Représentant du lignage dominant, il préside aux cultes agraires, aux jugements, aux relations extérieures et à l’organisation des activités collectives (chasse, pêche, réceptions…).
La chefferie présente un caractère essentiellement religieux et agraire. À chaque niveau, on distingue éléments souche et éléments extérieurs (descendance d’alliés par les femmes, d’esclaves ou d’adoptés), ces derniers ne pouvant jamais prétendre à la chefferie du groupe résidentiel auquel ils appartiennent. À un niveau supérieur, lorsque, par essaimage ou par association, plusieurs villages alliés ou apparentés constituent une collectivité territoriale plus vaste, un district (kafo), celui-ci est placé sous la direction du village-mère.
Puisqu’elles en découlent en droit, les structures politiques reproduisent en quelque sorte les structures foncières. Les autorités coloniales souhaitaient transformer progressivement les droits fonciers coutumiers en droits de propriété. La même politique a été suivie par le Mali indépendant dont le législateur a fait preuve d’une certaine hostilité à l’égard des droits fonciers traditionnels. Par ailleurs, le domaine foncier de l’État a été étendu grâce à la théorie des terres vacantes et sans maître.
De nos jours, avec la pénétration de l’économie de marché, dans un contexte de mondialisation du capitalisme, l’on assiste de plus en plus à l’éclatement des structures lignagères. La cohésion sociale diminue, l’individu aspire à une certaine autonomie. Les mutations de l’environnement économique vont entraîner des changements au niveau des institutions politiques et de la relation terre-pouvoir.
Sources :
Crousse B., Le Bris E., Le Roy E., 1986 – Espaces disputés en Afrique noire. Paris, Éditions Karthala.
Izard M., 1985 – Gens du pouvoir, gens de la terre. Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme.
Koné Y. F., Fay C., Amselle J.-L. et al., 2002 – Pouvoirs locaux, pouvoir d’État, démocratie et décentralisation au Mali. Rapport final, reprogr., ISH-EHESS-MAE, 423 p.
Laurent P. J., 1996 – Développement local, stabilité politique et décentralisation : l’exemple du Burkina Faso. Apad (12) : 158-161, Hamburg-Lit Verlag.
Le Bris E., Le Roy E., Mathieu P., 1991 – L’appropriation de la terre en Afrique noire. Paris, Éditions Karthala.
Mignot A., 1985 – La terre et le pouvoir chez les Guin du Sud-Est-Togo. Paris, Publications de la Sorbonne.
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