Tribune : La nation avortée ( Par Amadou Sadjo Barry )

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(…) Il faut donc souligner que le modèle socialiste de l’organisation de la vie commune n’a pas accouché d’une nation, contrairement à une idée largement véhiculée selon laquelle Sékou Touré a été le père fondateur de la nation guinéenne. Disons qu’une telle affirmation est l’effet d’un patriotisme exagéré, nourri par une interprétation émotive du « Non » guinéen au projet d’association présenté par le général de Gaulle en 1958.
À moins de voir dans la pensée totalitaire et le comportement tyrannique qui en découle des éléments fondateurs d’une nation, il est intellectuellement et politiquement impossible de dire que le leader du PDG a fondé une communauté politique nationale. Certes, il a réussi avec d’autres à mobiliser les populations autour du combat pour l’indépendance ; que le désir pour la libération des anciennes colonies et l’unité de l’Afrique l’ont incité à ne pas céder aux stratégies néocoloniales proposées par la France.
Cependant, ces nobles luttes n’ont pas reçu une traduction politique susceptible de constituer la population guinéenne en une nation. Cela aurait pu être le cas. Mais c’était à condition que le combat pour l’indépendance se manifeste par une réflexion commune sur l’avènement d’une société politique postcoloniale.
Or, la pensée politique de Sékou Touré se caractérise par la négation de cette réflexion normative sur l’organisation de la vie commune des populations au profit de l’imposition d’une adhésion inconditionnelle au projet d’une République socialiste révolutionnaire. Et faut-il rappeler que ce projet ne résulte pas d’une volonté commune de vivre ensemble ? En lieu et place de favoriser l’institution d’une nation, l’accession à l’indépendance a permis à Sékou Touré de faire de sa personne le lieu d’expression de la nation guinéenne. Et pourtant, la nation, comme résultat de l’organisation du vivre ensemble, ne peut s’incarner dans une personne, car la continuité et la réactualisation que suppose l’idée de nation ne peuvent être conformes à la finitude qui définit les hommes : la disparition de George Washington, Thomas Jefferson et Benjamin Franklin n’ont pas empêché la continuité de la nation américaine et son adaptation aux exigences des époques. Pourquoi ? Parce que les Pères fondateurs des États-Unis ont notamment mis en place des lois et des institutions politiques, les référents qui organisent la vie commune des Américains. En outre, la constitution des États-Unis en nation résulte d’une discussion sur les principes normatifs destinés à régir la vie collective19. C’est d’ailleurs l’exigence de ces principes que les Démocrates américains opposent à l’élan autoritaire du président Donald Trump, pour lui rappeler que sa personne ne doit pas se confondre aux lois qui constituent l’Amérique comme une nation démocratique.

En Guinée, où l’on utilise sans gêne les notions de république ou de nation, les contraintes juridiques et constitutionnelles sont placées sous la tutelle incontestable du président ou des personnes en position de pouvoir. Cette culture des hommes forts a non seulement été l’héritage réel de Sékou Touré, mais elle s’est perpétuée depuis la fin du régime totalitaire, devenant ainsi la caractéristique principale de la société guinéenne. De même, la désorganisation des rapports sociaux et l’enracinement des pratiques informelles du pouvoir suffisent pour témoigner de l’absence d’une nation guinéenne. Ni la lutte contre le colonialisme ni les souffrances historiques des populations n’ont été des facteurs instituant une nation, pensée comme communauté de destin politiquement constituée. Pis, la gouvernance du PDG s’est caractérisée par l’instrumentalisation de la conscience d’un destin commun pour asseoir un régime totalitaire. La nation guinéenne censée naître de la lutte pour l’indépendance a cédé la place à l’édification d’un système politique socialiste fondé sur le culte de la personnalité et une tyrannie de l’appétit du pouvoir. Un « goulag tropical », voilà ce que fut la traduction politique du « Non » guinéen brandi devant le général de Gaulle : la viande de l’autre a été la réponse donnée aux exigences de la liberté. En réalité, les indépendances n’ont pas relevé le défi de constituer des sociétés respectueuses de la vie humaine et capables de répondre aux exigences de la justice et de l’égalité politique.
Par Amadou Sadjo Barry professeur de Philosophie
NB : La suite à lire dans le livre « Essai sur la fondation politique de la Guinée  » du même auteur



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