Tribune: Pour les militaires au pouvoir, le défi de la souveraineté ( Par Amadou Sadjo Barry)

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Les manifestations contre la présence militaire française sont monnaie courante sur le continent. Pourtant, elle devrait être moins un sujet d’inquiétude que le devenir incertain
La montée du ressentiment contre la présence militaire française dans certains pays de l’Afrique de l’Ouest n’est pas seulement l’expression d’une usure de la relation avec la France. Le slogan « France, dégage » que scandent des manifestants en Centrafrique, au Mali et au Burkina Faso s’inscrit aussi et surtout dans des contextes de crises sécuritaires, politiques et institutionnelles dans lesquels ceux qui exercent le pouvoir cherchent une légitimité populaire et des parrains internationaux fiables.
En fait, la stabilité du pouvoir des autorités de transition et leur avenir politique sont des questions aussi déterminantes, voire plus importantes, que celles de la souveraineté nationale et de la lutte contre le terrorisme. Ainsi, il ne faudrait pas évacuer les enjeux liés à la protection et à la conservation du pouvoir dans les tensions et ruptures entre la France et ces anciennes colonies comme le Mali et le Burkina Faso.
C’est moins l’avenir de la présence militaire française qui doit importer aux yeux des ouest-Africains que l’inconnu vers lequel les transitions militaires actuelles sont en train de conduire des sociétés déjà extrêmement fragilisées par une longue imbrication du militaire et du politique. Un devoir de vigilance s’impose qui consiste non pas à choisir son camp ou à haïr les pouvoirs militaires, mais à comprendre les dynamiques politiques et les logiques de pouvoir à l’œuvre dans les choix que font ceux que l’on qualifie de « nouvelle génération » de gouvernants.
Une dialectique de dépendance
Tout d’abord, il faut remettre en question l’argument de la souveraineté nationale qui sert à justifier les appels à rompre avec la France ou à diversifier les partenaires stratégiques. Si la persistance des violences des groupes jihadistes au Sahel oblige à s’interroger sur l’efficacité de la présence militaire française dans cette région, il n’est pas sûr qu’elle constitue en soi une limite ou une violation de la souveraineté nationale. Tout dépend de la manière dont les gouvernements dans la région du Sahel, et en Afrique de manière générale, s’organisent sur le plan institutionnel pour assumer leurs prérogatives en matière de défense et de sécurité.
Si la coopération militaire avec Paris – ou une autre puissance – s’intègre dans des politiques publiques visant à renforcer les capacités des États dans les domaines de la sécurité et de la défense, et si cette coopération est soutenue par un cadre institutionnel local effectif et organisé selon une vision de l’intérêt national, la souveraineté nationale ne souffrira aucune diminution. Mais si elle prend la forme d’une sous-traitance des prérogatives des États africains en donnant lieu à une sorte de dépendance entre des pouvoirs locaux qui cherchent à être parrainés et protégés par la France, et une France qui ambitionne de maintenir et d’étendre son influence, elle devient une modalité de légitimation du pouvoir et la souveraineté nationale cède la place à la tutelle.
Dans ce dernier cas, c’est moins la relation avec Paris qui serait un problème pour la souveraineté nationale que la conception des politiques publiques et le cadre de gouvernance qui les sous-tendent. En réalité, la souveraineté est avant tout liée à l’organisation politique et institutionnelle d’une société et à la manière dont les acteurs et décideurs politiques mobilisent l’intelligence, les savoirs, les valeurs, la créativité et les idéaux pour concevoir et défendre un intérêt collectif.
Capacité collective
Ainsi, c’est du point de vue des capacités endogènes, de la pensée et de l’action, au niveau national, que devrait se poser la problématique de la reconquête de la souveraineté. Car la vraie question qui se pose, à mon sens, n’est pas tout d’abord celle de la pertinence de la présence militaire française en Afrique, ou même la fin du franc CFA. Ce sont là des questions secondaires. L’important est de savoir ce qui a été fait, ce qui se fait et ce qui peut se faire pour que la relation avec la France – ou toute autre puissance- s’inscrive dans un cadre de gouvernance qui défend l’intérêt des peuples africains.
Autrement dit, c’est la constitution d’une puissance publique au service du développement humain, social, économique et scientifique, et le fait de se doter d’un pouvoir d’action et d’influence en matière de politique étrangère, qui me paraissent décisifs. En ce sens, il s’agira de savoir comment concevoir la politique et organiser les institutions pour qu’émergent des pouvoirs à vocation publique. Du moins, des pouvoirs qui entretiennent des relations de création et de transformation avec la société.
La souveraineté d’un pays ne se mesure pas à la nature ou à la qualité de ses relations avec l’extérieur, mais à sa capacité collective à s’organiser pour répondre aux besoins de sa population. Il sera plus constructif que la jeunesse africaine œuvre à l’avènement de cette capacité collective que de s’enliser dans une éternelle dénonciation de la Françafrique. Le temps est venu d’un nouveau discours et d’un nouvel imaginaire politique.
Par Amadou Sadjo Barry Philosophe et chercheur en éthique des relations internationales avec Jeune Afrique



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